Dimanche 25 octobre 15h
Séance suivie d’une discussion et proposée dans le cadre du F.R.I.G.O, le Festival des Résistances aux Idées Gravement Oppressives, festival local, antifasciste et solidaire.

Drame historique de Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit
Durée : 2h39
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle… lui.
C’est un film magistral. Aussi séduisant et déroutant dans sa forme épurée que résolument implacable dans son propos, cinglant. « Notre salut » est reparti du Festival de Cannes avec le Prix du scénario, mais il mériterait aussi la Palme du « film plus que nécessaire : indispensable ! » Parce que Swann Arlaud, parce que brillant, parce que terriblement d’actualité dans notre époque orwellienne où le confusionnisme semble devenu la norme et où notre Histoire récente (et singulièrement ses « heures les plus sombres ») est réécrite, toute honte bue, par les apologues du fascisme renaissant… Alors que la vieille Europe frémit sous le bruit des bottes, que les conflits sont de moins en moins larvés, « Notre salut » vient interroger nos silences, notre docilité face aux courants hégémoniques qui montent, face à ces milliardaires qui grignotent à bas bruit nos espaces d’expression, de libertés collectives, nos richesses humaines, notre monde. On pense forcément aux empires politico-financiers de Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé, Mark Zuckerberg, Elon Musk… à tous ceux qui, dans leur ombre, petites mains obligeantes, préparent le terrain, posent les premiers jalons du totalitarisme en marche. Tout comme d’aucuns le firent en 1940, quand se mit en place le régime de Pétain – là où débute cette histoire.
Le crédo de cet Henri Marre ? Gagner en efficacité, appliquer les méthodes du fayolisme (pendant français du taylorisme) pour redresser la France au sortir de la débâcle… Comme tous les plus ou moins jeunes loups qui gravitent aux portes du pouvoir, néolibéraux avant l’heure, il n’est pas très regardant sur les conséquences sociales des politiques à mettre en place. Seuls comptent les chiffres, les résultats, le rendement… En bon petit soldat du système obnubilé par sa survie sociale, le « bon » père de famille, loin des siens, avance ses pions, indifférent au reste du monde. Dans le fond, ce « Monsieur Henri », familier, banal, tend un miroir sans concession à notre époque…
Vous l’aurez noté : cet anti-héros porte le même patronyme que le réalisateur, et cela ne tient pas du hasard. Emmanuel Marre puise dans sa propre histoire familiale, celle de ses arrière-grands parents, pour traquer les zones d’ombre de notre récit national. Pour précisément gratter là où les histoires intimes ont été occultées par la grande Histoire. C’est du grand cinéma, qui remet les pendules à l’heure, sans faux semblants. Continuellement inventif, il fait une force de sa fragile économie, se joue des anachronismes pour mieux bousculer le confortable recul historique de son évocation du fascisme quotidien…
Indispensable à l’heure où refleurissent mine de rien les slogans collaborationnistes : « Travail, Famille, Patrie ». Un film lumineux et sombre qui claque comme une évidence et permet de décrypter notre époque, la remettre dans une perspective globale. À Cannes, au bout de l’interminable ovation qui suivit la présentation de son film, on vit Emmanuel Marre, ému mais d’une singulière gravité, asséner par deux fois : « plus jamais ça ». On ne saurait mieux dire.